Le groupe français ACCOR perd l’Hôtel Sarakawa, le tourisme togolais en question

La façade de l'hôtel Sarakawa

La façade de l’hôtel Sarakawa

La scène paraissait surréaliste! Aucun mouvement, aucun client dans le hall de l’Hôtel Sarakawa en Samedi 12 Juillet aux alentours de 19h. Les quelques rares privilégiés du moment n’en croyaient pas leurs yeux. Pas âme qui vive dans cet hôtel. Leur étonnement n’a d’égal que le grand silence qui règne en ce lieu.

Seuls quelques responsables de l’hôtel regroupés autour du Directeur Général discutent dans le hall pendant que quelques poignées d’employés remballent quelques cartons de verre et quelques meubles. La quasi-totalité des clients de l’hôtel avaient vidé les lieux un peu plus tôt.

Les derniers à partir sont les membres de l’équipage de Air France qui descend habituellement à SARAKAWA. Une note de la direction de l’hôtel les avait déjà avertis la veille qu’il devrait libérer le plancher avant le soir du 12 Juillet, une décision de la justice togolaise les y contraignait.

 500 000 f CFA d’astreintes par jour

La décision tombait le Vendredi 11 Juillet en début de soirée. Le Tribunal de Première Instance de Lomé ordonne l’expulsion d’ACCOR de Mercure Sarakawa sous astreinte de cinq cent milles de francs (500.000 F) CFA par jour de résistance. L’Etat togolais, propriétaire de l’hôtel, reproche principalement au groupe français le non-respect des clauses de son bail.

Un communiqué rendu public dans la soirée du Samedi 12 Juillet indique que l’Etat togolais, propriétaire de l’Hôtel Sarakawa, a décidé de lancer un appel d’offres pour confier la réhabilitation de l’hôtel et son exploitation à un opérateur de renommée internationale dans la catégorie luxe. Le gouvernement indique qu’il a malheureusement été contraint de demander par voie judicaire l’expulsion d’Accor pour manquements à ses obligations contractuelles. Le Togo rassure que les emplois et les contrats avec les fournisseurs seront préservés.

Les deux parties en étaient en arrivées en là car, selon l’Etat togolais, il a donné à bail le 18 février 1998, l’hôtel Sarakawa à la Société ACCOR AFRIQUE S.A., pour une durée de quinze (15) ans à compter de son approbation par décret présidentiel n°98-044/PR, notamment sous les conditions suivantes : réaliser les travaux de rénovation et d’embellissement nécessaires pour une exploitation selon un standard international ” 4 étoiles ” et maintenir ce standard tout au long du bail. Ces conditions n’ont jamais été respectées puisque l’hôtel n’a jamais été exploité selon ce standard mais sous l’enseigne Mercure que le groupe utilise pour ses 3 étoiles. Bien plus, la carence du locataire n’aurait même pas permis en 2008 de prétendre à une classification ” 3 étoiles “. Mis en demeure à cette date de procéder à la rénovation qui s’imposait, l’hôtelier qui n’a pas nié cette défaillance, a sollicité que lui soit consenti en contrepartie un nouveau bail, sans attendre l’expiration du bail prévu le 17 février 2013.Face au refus de l’Etat togolais à cette demande conditionnée, l’exploitation de l’hôtel s’est poursuivie jusqu’à son terme dans des conditions de plus en plus déplorables”

Des clients et quelques habitués de l’hôtel apportent de l’eau au moulin du gouvernement togolais. ”C’est quand même déplorable que cet hôtel en arrive en ce niveau car il n’est pas bien entretenu” se désole un togolais qui a ses quartiers dans l’hôtel. On fait état des odeurs nauséabondes, des fuites d’eau qui inondent les chambres, la vétusté du mobilier, bref une gestion approximative de la part du Groupe français ACCOR.

Désespoirs des employés de l’hôtel Sarakawa

La centaine de togolais qui travaille n’avait pas la mine des jours heureux le week-end dernier. Malgré l’assurance donnée par le gouvernement de sauver les emplois et les contrats des prestataires, le personnel de l’hôtel n’est pas du tout serein. En gros, ils ont le cul entre les deux chaises. ” Nous sommes inquiets pour notre avenir car on ne sait pas ce qui nous attend” affirme un travailleur, l’air un peu soucieux.

Il ajoute : ” C’est vrai qu’avec ACCOR, les conditions de vie et de travail n’étaient pas très intéressantes. ACCOR est un grand groupe dans le monde entier et nous savons à combien nos collègues des autres pays sont payés. Et sans mentir, c’est le jour et la nuit” lâche notre interlocuteur. Du bout des lèvres, il salue la décision du gouvernement mais ses inquiétudes sont plus grandes que les espoirs. ” Le gouvernement assure que nos emplois sont garantis mais est-ce que la reprise de l’hôtel par un nouveau va être fait rapidement ?” se demande un autre employé qui voit venir la rentrée scolaire et d’autres charges pendant les vacances.

La même inquiétude se lit aussi sur le visage des conducteurs de Télé-Taxi de l’hôtel qui se voient en chômage technique pour un certain temps avec les conséquences prévisibles. ” C’est vrai que les affaires ne marchent pas comme auparavant mais on se défendait. Aujourd’hui que l’hôtel ferme, ça va être dur pour nous” nous confie un conducteur. A y regarder de près, c’est l’ensemble des prestataires et ceux qui exercent des emplois indirects comme les vendeurs d’objet d’art, de fleurs, de blanchisserie etc… qui voient leur bifteck se réduire ostensiblement.

 Au-delà de l’hôtel Sarakawa, le tourisme en question

Au-delà de ces conséquences qu’on peut qualifier d’humain, il importe de dire que la nécessité pour l’état togolais de trouver un repreneur pour le Sarakawa dans les meilleurs délais est un impératif car Sarakawa demeure l’hôtel de référence dans lequel les touristes peuvent et aiment descendre malgré tous les écueils déjà évoqués. Ce n’est pas au moment où l’on sent un frémissement de la reprise du tourisme que le Togo doit se payer le luxe de saborder le secteur. Selon les chiffres de la direction du tourisme près de 300.000 touristes ont visité le Togo en 2013, une sensible augmentation par rapport aux 234.000 touristes de 2012. Pour 2014, les acteurs du secteurs attendent 400.000 visiteurs. Quand on sait qu’un touriste dépense en moyenne 100.000 FCFA par jour, on imagine déjà ce qu’un tel secteur peut apporter à l’économie nationale si les autorités se décident à lui accorder un peu d’intérêt.Selon des propositions de tarif de séjour des Agences de Voyages de la place, le tarif moyen est de 1400 euros pour un séjour de 8 jours.

Il est indéniable que les chantiers à réhabiliter sont nombreux et énormes pour le gouvernement. Mais il faut se pencher sur le secteur du tourisme qui est un pourvoyeur de devises pour le Togo qui dispose plus de sites touristiques que certains pays de la sous région dont les destinations sont prisées. Le tourisme doit cesser d’être le parent pauvre des préoccupations des dirigeants de ce pays.

Les chiffres de la Direction du Tourisme indiquent qu’entre 2003 et 2012, la part des investissements publics consacrés au tourisme n’a pas dépassé 0,5% du total des investissements de l’Etat, alors que le budget du Ministère du Tourisme a représenté seulement 0,05% du Budget général de l’Etat pendant la même période. Une goutte d’eau dans la mer. Les estimations de l’UEMOA relèvent que le tourisme contribue à 2% du PIB dans l’économie du Togo.

Ali SAMBA